Vivre mieux dès maintenant

[…] La nouvelle génération de radicaux libertaires cherche à appliquer les principes non autoritaires à sa propre pratique et tactique, rejetant y compris parfois l’étiquette « anar » comme trop « structurante ». Mikhaïl Bakounine disait déjà que l’« instinct de liberté » vise dans tout être humain à réaliser un potentiel étouffé. Les penseurs anarchistes contemporains estiment que seule l’expérimentation sociale peut offrir des réponses à la quête d’alternatives parce qu’elle se nourrit de tendances à l’anarchisme de la pensée et de l’action humaine. […]

Le paradigme anarchiste contemporain n’évite pas toujours le piège d’une assimilation des aspects négatifs de la technologie elle-même, des institutions autoritaires à toute institution, du réformisme aux réformes elles-mêmes. Mais les socio-écologistes et les municipalistes libertaires s’inspirant des travaux de Murray Bookchin aux Etats-Unis (1) et surtout les anarchistes contemporains inspirés par Noam Chomsky mettent l’accent sur la « tentative d’identification des structures sociales hiérarchiques imposées et autoritaires ; en posant la question de leur légitimité : tant qu’elles ne peuvent pas répondre à ce défi, ce qui est généralement pas le cas, l’anarchisme devient un effort de rétrécir leur pouvoir, et élargir l’espace de la liberté » (2). […]

Un « anarchisme responsable » tend donc aussi à émerger, tourné vers la critique sociale radicale et rationnelle associée à une stratégie qui se veut plus mature du changement social. Celle-ci doit satisfaire deux critères : 1°) les gens doivent vivre mieux dès maintenant, non pas après la révolution ; et 2°) chaque réforme doit être conçue comme un maillon dans un processus continu qui mène au changement révolutionnaire des institutions fondamentales de la société. Michaël Albert a décrit ce processus comme une « réforme non-réformiste » et Noam Chomsky comme un « élargissement du sol de la cage » (3). Il s’agit d’élargir l’espace démocratique, ou le fond de la cage, sans perdre de vue que nous sommes dans une cage et que notre but est sa destruction. Les réformes non-réformistes sont des changements extorqués que l’on peut sentir dans les structures mentales collectives, dans les lois, dans les salaires plus élevés, dans les paradigmes de conduite, de la conscience, voire dans nos mouvements et nos organisations. Les réformes non-réformistes comme processus d’émancipation et composante tactique de la stratégie révolutionnaire, conduisent à une amélioration des vies humaines aujourd’hui, et à la création d’une conscience et d’un cadre nouveaux permettant de poursuivre la lutte.

  1. Murray Bookchin, « Anarchism, Marxism and the Future of the Left, Interviews and Essays 1993-1998 », by AK Press, Edingburgh and San Francisco, 1999. Lire à ce sujet www.ainfos.ca/ et un débat sur les rapports entre Chomsky, Bookchin et le primitiviste Perlman dans « Social Anarchism », numéro 20, 1995 ou sur www.nothingness.org/sociala/sa20/20contents.html.
  2. Cf. son introduction à Daniel Guérin, « Anarchism – from theory to practise », Monthly Review Press, New York, 1970.
  3. Sur l’anarchisme responsable, cf. www.zmag.org

    Andrej Grubacic,
    « Diversité de l’anarchisme contemporain à travers Internet », 2003. Extraits