Ernestan (1989-1954)
Premiers "cygnes" libertairesErnest Tanrez, plus connu sous le pseudonyme d'Ernestan, est venu au mouvement anarchiste vers 1921. Au début, il anima " Le Bulletin Libertaire ", qui se publiait à Bruxelles, la rédaction-administration ayant pris comme adresse le " Café du Cygne ", Grand-Place. Ernest Tanrez était né à Gand, en juillet 1898. La première guerre mondiale le surprit en pleine adolescence, l'obligeant à abandonner ses études. Il devait par ce fait connaître les vicissitudes qui tenaillent et que dû affronter cette jeunesse qui grandissait en pleine catastrophe. Durant la guerre de 1914-1918, il vécut en France. il eût connaissance, m'écrit un ami, du fameux message de Romain Rolland "Au dessus de la mêlée ", " qui influença tant de jeunes hommes de cette époque ", et, ajoute mon correspondant, " Ernestan fut appelé sous les armes en 1918, je crois, et ne garda pas un trop mauvais souvenir de son apprentissage de guerrier - apprentissage fort incomplet, car il ne porta jamais le fusil. Il passait son temps à portraiturer des gradés... Il n'en pêche qu'il reçut, lui aussi, la médaille de la victoire... "
Mais Ernestan devait se former une solide culture humaine, autodidacte, il allait meubler son bagage de connaissances et bientôt ne tarderait pas, une fois cette guerre terminée, à entrer en contact avec les milieux d'avant-garde. Il faudrait rouvrir les collections du " Bulletin Libertaire ", -l'une de ses toutes premières activités libertaires (1921)-, consulter : " Le Combat ", " Le Combat syndicaliste ", " Haro ", " Contre-courant ", " Le Libertaire ", " L'Emancipateur ", " Pensée et Action ", " Rebellion ", " Rebelle ", " Reconstruire ", " Le Rouge et Noir ", " Volonta ", pour retrouver les nombreux articles qu'il a parsemé, durant plus d'un quart de siècle, dans cette multitude de journaux de la presse anarchiste internationale. Conférences et confédération[…] Chaque fois que je le sollicitais pour un article, pour une étude, pour une conférence, Ernestan ne me marchandait jamais son accord et répondait présent et je n'ai pas souvenance qu'il me fit faux bond. S'il semblait ne pas trop se mêler à l'activité de nos groupes, s'il s'en tenait quelque peu distant, peut-être y avait-il chez lui quelques scrupules à troubler nos façons de faire trop libertines, pas assez organisatrices ; mais cela ne devait jamais l'empêcher d'acquiescer aux invitations qui lui étaient faites. Il apportait dans ses exposés cet accent de sincérité et cette clarté profonde qui faisait que le thème développé était compris par tous avec aisance. Je voudrais rappeler quelques-uns des titres de ses causeries, afin de donner un aperçu de l'étendue des problèmes qui le préoccupaient. Je les jette au hasard " Vers un renouveau du socialisme ", " L'Etat, son rôle historique ", " Critique du Marxisme ", " L'Humanisme socialiste ", " Babeuf ", " Les données actuelles du problème social ", " Qu'est-ce que l'Anarchisme ", " Sorel théoricien de la violence et du mythe ", " Le Communiste libertaire ". Il portait en lui, plus que moi, le besoin de l'organisation et il l'entrevoyait avec tout ce qu'elle a parfois de rigide. N'a-t-il pas été jusqu'à avancer l'idée d'un parti anarchiste au moment où dans nos milieux on débattait cette conception de la plate-forme des anarchistes russes d'Archinoff. Mais il avait chez lui le sens et l'esprit fédéraliste extrêmement aigus, ce qui l'empêchait de tomber dans ces façons de voir trop étriquées, à mon sens, chez ceux qui placent l'organisation au-dessus de tout et n'hésitent pas à lui sacrifier jusqu'à la liberté de l'individu pour le plus grand bien du groupe, affirment-ils. C'est un peu cela que nous évoquions encore lors d'une de mes courtes visites lorsqu'il me parlait de la situation pénible et extrêmement désastreuse dans laquelle se débattait l'équipe du " Libertaire " (1953-54), qui se mouvait dans une invraisemblable confusion d'un mélange d'autoritarisme qui confinait vers l'élaboration d'un marxisme renouvelé. [ndlr : cf le bref historique du " Monde libertaire "]
De la guerre d'Espagne à l'objection de conscience[…] Entre les deux guerres, il lança " Rebellion " ; ce journal entendait défendre la révolution espagnole, et tandis que je me rendais sur place en Espagne, lui poursuivait un travail d'information en Belgique. Mais entretemps, il avait rédigé le " Manifeste Socialiste Libertaire ", et plus tard cet autre en collaboration avec W. Van Overstraeten et Raoul Piron " La Renaissance du Socialisme ". A mon retour d'Espagne, je devais reprendre l'activité des éditions et du groupe " Pensée et Action ", et c'est alors que je publiai d'Ernestan " La fin de la Guerre ". Mais je m'en voudrais de ne point signaler l'activité extraordinaire qu'il déploya lors du procès Campion-Hem Day. J'ai toujours en mémoire le bel article qu'il publia au moment de notre libération. " Les leçons d'une campagne ", dans lequel se reflétait tout ce qu'Ernestan pensait en semblables circonstances sur la valeur de l'exemple, la force d'une action qui tient compte des conditions psychologiques dans le combat à livrer par les forces progressistes en opposition aux forces réactionnaires, Il exaltait la valeur de l'unité qui se réalisa à l'époque dans l'agitation qui se dressa contre la guerre et pour la justice. Dans sa grande modestie, il oubliait de se joindre à ceux qui nous aidèrent à sortir de prison, et furent avec lui les artisans de notre libération. La peste nazie. Les maux du campPuis ce fut la guerre. Ernestan, fuyant l'avance hitlérienne, s'en fut se réfugier en France. Là, il fut arrêté comme dangereux défaitiste et envoyé dans l'un de ces nombreux camps de concentration qu'avait mis sur pieds la république démocratique française, et où étaient encore parqués les rescapés de la défaite de la révolution espagnole de 1938. Il séjourna quelques mois dans ce trop célèbre camp du Vernet, en Ariège, mais l'avance foudroyante des armées allemandes délivra la majeure partie des prisonniers. Ernestan rentra à Bruxelles. Ici, l'occupation semblait au début montrer son visage courtois, mais après l'entrée en guerre de l'U.R.S.S., cela changea, de nombreuses arrestations eurent lieu. Ernestan, arrêté par la Gestapo, fut envoyé au camp [d'internement, ndlr] de Breendonck [près de Malines, ndlr]. Il n'en sortit que miraculeusement, dans un état de santé pitoyable et obligé de subir une surveillance rigoureuse. Guerre froide et nouveaux combatsUne fois cette deuxième guerre mondiale terminée, Ernestan reprit la plume pour défendre à nouveau les idées qui, durant près d'une décade, avaient été rudement malmenées. […] Plus tard, il s'était rapproché d'autres amis pour élaborer un travail en commun. Le socialisme anti-autoritaire ne cessait de l'occuper. Il prit une part active à l'élaboration des " Cahiers Socialistes ", et l'on retrouve dans ceux-ci sa collaboration et les nouvelles positions qu'il initiait. Une brochure, c'est la dernière qui fut publiée avant sa mort, fut éditée par les " Cahiers Socialistes " : " Valeur de la Liberté ". […] Il avait marqué, ces derniers temps, une nette évolution vers une prise de positions bien particulière envers le danger de guerre qu'il entrevoyait [ndlr : allusion à la guerre froide entre l'Est et l'Ouest]. Cela n'était pas sans me chiffonner. Nous en avions bavardé à diverses reprises, lorsque désirant prendre contact avec ce qui se passait dans le monde anarchiste, il s'en venait vers ma boutique s'enquérir de nouvelles, sachant qu'auprès de moi, qui me déplaçais souvent, visitais les groupes étrangers, étais en relations permanentes avec tout le mouvement, il était certain d'être renseigné objectivement. Il se montrait fort soucieux des réactions que provoquait sa façon de voir les événements. J'étais loin de partager cette nouvelle position, nous en avions discuté sans nous accorder. Il concédait à la forme individualiste de ma pensée et de mon absolu refus de m'engager dans l'adhésion de l'un ou l'autre bloc, ce qu'il semblait admettre plus difficilement pour ceux des autres qui se plaçaient uniquement sur un terrain social et économique. Il s'expliqua en quelques articles dans " Volonta ", " Reconstruire " et " Contre-courant ". Ils furent loin de convaincre nos amis. Quelques camarades, cependant, lui marquèrent un accord de principe. Quant à moi, je ne suis pas loin de penser qu'il aurait peut être revisé cette position en voyant l'évolution régressive dans laquelle s'engagent ceux qui, pour les besoins de cette défense insensée. en arrivent à des compromis sans fin. Je songe, en passant, au Mac-Cartisme, à Franco, aux alliances avec les éléments du nazisme et de la réaction internationale, car l'adhésion à l'un ou l'autre bloc, c'est la pente glissante qui ne peut conduire qu'à l'aventure de demain. Mais il n'y a pas que ces activités qu'il me faut évoquer. Les exilés espagnols, italiens, allemands se souviendront qu'il apporta son adhésion aux comités du C.I.D.A. [ndlr : Comité international de défense anarchiste] et du Droit d'Asile, comités qui, durant l'entre deux guerres, aidèrent par une solidarité effective à la défense de centaines de réfugiés et d'exilés qui fuyaient la répression des régimes totalitaires fasciste, national-socialiste, stalinien. C'est chez lui que, à certaines périodes, l'on se réunissait avec les camarades qui en composaient l'armature pour y examiner ce qu'il y avait lieu de faire. C'est lui encore qui prenait ma succession au secrétariat de ces comités, lorsque les circonstances de la vie clinique, prison, séjours à l'étranger me forçaient d'abandonner mon travail. En 1928, il accepta, pour les camarades espagnols exilés, d'être l'éditeur responsable et le correspondant de " Verbo Nuevo ". Peut-être ai-je omis quelques détails, quelques souvenirs, ceux qui le connurent, qui le fréquentèrent, y ajouteront les sentiments d'amitié et de fraternité qui anima sa vie de militant, de conférencier, de penseur, de théoricien. Pour moi, tout ce que j'ai pu vous rapporter ne comblera point le vide qu'a laissé l'ami, le compagnon de route, de nos idées de liberté et de fraternité sociales, l'homme et l'humaniste qu'a été Ernestan.
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