Colonel en vert

La main qui signe les fameux " T'ar ta la Récrém " de Fluide Glacial, celle qui a apposé entre autres pseudo celui de Théophraste Epistolier, a rédigé des ouvrages de la SF, des romans et le " Guide de la bédé francophone ", publié en 1990, valse au-dessus d'un stand du Livre libertaire en fête. Elle ponctue la réponse d'Yves Frémion sur le sens d'une bande dessinée anarchiste. " La bande dessinée n'est pas différente du reste de la littérature. Il y a toujours eu des BD libertaires. L'une des premières d'entre elles, les Pieds Nickelés, a d'ailleurs été créée au début du XXe siècle par un libertaire -un peu poujadiste, c'est vrai-, Louis Forton. "

Yves Frémion se lisse la moustache et se lance : " La bédé véhicule bien les idées. Ce n'est d'ailleurs pas assez utilisé. Des auteurs libertaires pourraient transmettre leur opinion par ce canal-là. Il suffirait qu'ils travaillent avec des dessinateurs qui ne leur sont pas hostiles. Les albums de BD représentent un support moins cher, mais aussi un bon moyen de vulgariser notre conception de la liberté. "

La liberté, Yves Frémion l'habille de vert. " C'est le libertaire qui est devenu écolo. Avant que je ne rentre chez les Verts, j'étais pas d'accord avec le vote. Mais à partir du moment où tout le monde peut se présenter, je me dis autant en profiter pour faire entendre nos idées. Abstentionniste ou non : les deux positions ne me gênent pas… " De quoi hérisser le poil de certains. " Etre libertaire, c'est respecter les idées de l'autre. Et puis, je ne serais pas rentré chez les Verts si le mode de fonctionnement n'était pas libertaire ", lâche-t-il avant de souhaiter " qu'il y ait plus de compagnons dans les mouvements verts. " La main passe dans une chevelure abondante. " Les clivages gauche-droite n'ont plus de sens depuis 68. La question de Maastricht en est un exemple. Il y a là un boulevard pour les libertaires. Idem pour l'Europe : voulons-nous le jacobinisme ? Les libertaires ont répondu depuis longtemps : " non, le fédéralisme ! " "

Cette réflexion, une " Histoire du mouvement écologiste en France " la poursuit actuellement. Sortie de presse prévue pour 2003. " Je débute avec le géographe anarchiste Elisée Reclus. Il a ancré l'écologie dans les questions sociales et économiques. La fraternité sociale… aussi des idées écolos. Qui se marient très bien avec les idées libertaires. Dans ce livre, je rappelle l'influence des anars au sujet de la révocabilité des mandats, la parité… Mon idée est celle d'un changement radical mais avec des étapes dites réformistes. "

Curieuse ambition dès lors que celle de ressortir un cadavre du placard, en 1999, avec " L'anarchiste. L'affaire Léauthier 1893-1894 ". " C'était la période des attentats. Léauthier a pris le premier passant riche et la poignardé. Pas de chance, c'était un Ministre plénipotentiaire serbe. Comme sa victime n'était pas décédée, Léauthier a été évité la peine capitale. Et a donc été oublié par les anars. C'est d'ailleurs une période que le mouvement anarchiste veut oublier. Quelques mecs m'ont dit " Pourquoi tu veux raconter ça ? ". Parce que je suis d'accord avec les motivations, mais pas avec les moyens. Même si j'ignore comment j'aurais agi au XIXe. "

Dans un long sourire, Frémion se résume en empoignant un polar de la série des " Colonel Durutti ", un pseudo -encore un- qui ranime le souvenir de la colonne emmenée en 36 par l'anarcho-syndicaliste Durutti face aux franquistes. " " Berlin l'enchanteur ", raconte l'histoire d'un groupe de terroriste des 80. D'un côté, il y a les plus durs et, de l'autre, ceux qui se tournent vers l'écologie, la non-violence. C'est un peu mon parcours. "

Hertje