Contre la servitude volontaire

Voleur par nécessité, puis par défi, Serge Livrozet l'est devenu par conviction. Arrêté et jugé, il a été condamné pour " crime " contre la propriété. A sa sortie de prison en 1972, il a fondé le Comité d'action des prisonniers avec Michel Foucault, auteur de " Surveiller et punir ". Un an plus tard, il signait " De la prison à la révolte " . Depuis, " Diégo ou la vie d'un chien de guerre ", " La dictature démocratique ", " L'empreinte "… ont rejoint son premier essai. Rencontre, entrelardée de citations.

Le Monde libertaire : Le " tout-au-répressif " du Ministre de l'intérieur français, Nicolas Sarkozy va-t-il, selon toi, engendrer une levée de boucliers ?

Serge Livrozet : Je ne pense pas : plus la répression est grande, plus les chaînes sont lourdes, moins il y a de révolte. Du moins de la part de ceux qui ont quelque chose à perdre. C'est le problème de la " servitude volontaire " dénoncé par La Boétie. Mais, c'est vrai que si tu mets un SDF en taule, il va se dire " Autant tenter ma chance ". Cependant, l'infraction est une barrière impossible à lever pour la plupart d'entre nous. Transgresser, c'est se mettre en marge, s'isoler : c'est ce qu'on nous met dans le crâne depuis la naissance. Les prisons, par exemple, étaient à l'intérieur des villes afin que leur vue fasse peur à ceux en liberté ; maintenant elles sont à l'extérieur des villes puisque la télévision nous informe qu'elles existent. La répression s'adapte.

ML : En tant qu'ex-taulard, que t'a inspiré la libération de Maurice Papon ?

SL : Très honnêtement, je m'en suis foutu. Pour moi, la prison ne sert à rien. D'ailleurs, Si on avait l'intention d'incarcérer Papon, il fallait le faire en 62 lorsqu'il était préfet de la Seine. Si tous les prisonniers âgés avaient les mêmes moyens financiers que lui, ils seraient déjà libres. Mais Papon est défendu par des gens qui ont pignon sur rue. Par ailleurs, quand des gens comme Bernard Tapie sont foutus en prison, ils ont accès aux médias. Les autres détenus sont ignorés, oubliés.

ML : Les médias ont révélé que Patrick Henry -qui avait évité la peine de mort grâce une défense magistrale de Badinter, son avocat- a été chopé avec quelques kilos de haschich. Est-ce un " échec de la réinsertion " ?

SL : L'acte de Patrick Henry était un crime odieux. Il réclamait une rançon en échange de la vie d'un enfant… qu'il avait déjà tué. Il était complètement inféodé aux valeurs matérielles qui lui enlevaient toute capacité de se rendre compte de l'horreur de son geste. Il n'a pas compris qu'un être humain n'atteint pas l'humanité avec les seuls moyens financiers. La prison n'a fait qu'accentuer sa déformation d'optique. Henry n'est pas le cas d'un voleur révolté parce qu'il n'y a pas de message dans son geste. Quand il verra que le malaise ne provient pas de la non possession, il ira voir un psy.

Le truand est un homme de droite à qui sa naissance, misérable en général, n'a laissé que le brigandage comme moyen de se tailler une place au soleil. Si la société lui avait donné toutes ses chances dès le départ, il y a fort à parier qu'il ne l'aurait jamais contestée. Le révolté, en revanche, peut voir le jour n'importe où, dans n'importe quel milieu. C'est simplement la société telle quelle qui ne lui revient pas.

ML : " Isaac le pirate " en BD, des textes sur la flibuste republiés aux éditions Phoebus… Que penses-tu de la surabondance de ce thème dans les librairies ?

SL : Les hors-la-loi sont d'autant plus fascinants quand on a plus rien à en craindre, qu'il s'agisse de François Villon, de Mandrin ou des pirates d'hier, ou des bandits en taule d'aujourd'hui. Chez le voleur, ce qui est subjugant, c'est que ce gars gifle cette société qui nous opprime : il qui a une capacité de rébellion. Et ce n'est pas la soumission, mais la révolte qui fait avancer le monde. S'il n'y avait pas de révoltés, les esclaves ne se rendraient pas compte de leur état.

ML : Esclaves de quoi ?

SL : Qu'est-ce que la loi ? La loi est l'émanation du pouvoir en place, d'un Etat bourgeois, des patrons. Si ça ne tenait qu'à moi la loi serait le droit au logement et à une nourriture correcte pour tous. La vraie justice sociale est immanente, elle est au-dessus des lois des tribunaux.

Une société juste, honnête, fraternelle, à lui mettre sous les yeux, voilà ce qu'il faudrait avant tout pour ramener le voleur à une vue plus morale des valeurs du système.

ML : Dans la pègre, des règles existent aussi. Même de sévères.

SL : On a tous besoin d'un " clan ", d'une famille. Ces règles s'imposent de fait parce que vivre en communauté en réclame. Une différence cependant : le Milieu a besoin de s'imposer d'autres règles pour résister à celles de notre société.

Chez le voleur, le bien n'est pas le respect de la morale sociale, mais celui d'une certaine manière de vivre en marge ; le mal n'est pas de contrevenir à la loi mais d'enfreindre un code tacite de l'honneur, qui trouve sa source dans une observation rigoureuse de la parole donnée.

ML : Tu as écrit " Nice baie d'aisance ", un des volumes du Poulpe. N'est-ce pas une contradiction pour un ex-voyou d'écrire un polar où le héros est un flic ou un " privé " ?

SL : " L'art est toujours au service d'une classe " a dit Mao. La question est de savoir à quelle classe tu veux appartenir. Je défends la mienne, même si j'en suis sorti. Le Poulpe, j'en ai fait un anti-raciste. Le roman noir a le cul entre deux chaises : il aura plus de possibilité de s'engager sur le terrain des idées, quand le polar pur est surtout un divertissement. J'espère que j'apporte quelque chose quand j'écris. Que je participe à la libération des femmes, par exemple.

Le révolté désire de toutes ses forces le progrès matériel pour tous, mais il refuse que ce soit au prix d'un esclavage moral pire que la soumission physique.

Hertje