Anarchisme de contrebande"Je ne suis plus responsable du " Libertaire " depuis lundi soir. Les deux derniers numéros avaient été faits par celui qui vraisemblablement me remplacera (André Prudhommeaux). T'expliquer les raisons qui ont motivé ma démission serait trop long (…). Je t'avoue qu'au fond, j'en suis soulagé : ma vie n'était plus tenable et les attaques des imbéciles m'épuisaient. " Le Georges Brassens qui s'exprime ainsi dans une lettre du 12 janvier 1947 adressée à son ami Roger Toussenot surprend pour le moins. Cette missive et toutes celles publiées en 2001 par Janine Marc-Pezet dans " Brassens. Lettres à Toussenot. 1946-1950 " nous dévoilent une facette bien différente du " Georges Brassens libertaire " présenté par Marc Wilmet, celui des articles rageurs et cyniques. Par un invraisemblable concours de circonstance, Janine Marc-Pezet, entre autres responsable de l' " Atelier Mémoire " de Radio-France et auteur d'une " Anthologie du XXe siècle par la radio " et co-auteur de " Boby Lapointe ", est entrée en possession de ces documents. " C'est bien dommage qu'on ne les ait pas découvert plus tôt. C'est grâce à Agathe Fallet qu'on les a trouvé chez Pierre Onténiente, le secrétaire de Brassens. Le tapuscrit était là, dans une enveloppe craft. " Grâce à ces pièces, on suit à partir de juin 1946 à janvier 1947 l'évolution de Brassens dans la Fédération anarchiste et dans son organe, " Le Libertaire " -qui deviendra " Le Monde libertaire " en 1956. Et on suit surtout sa relation amicale avec Toussenot, rencontré Quai Valmy, à l'ancien siège de la Fédération. Cette correspondance révèle que huit des onze personnes que Brassens cite fréquentent à un titre ou un autre le milieu libertaire. Ce qui confirme si besoin en était ses nombreux liens avec le mouvement. Mais l'on s'étonnera dès lors du ton des lettres, des tensions très fortes avec l'équipe du journal de la Fédération. " Brassens s'est trouvé bien avec les anars, mais il n'était pas sans doute pas anarchiste. Je le définirais plus comme un libre penseur. Lui et Prévert sont tellement libres qu'ils le sont peut-être trop pour être libertaires… ", lâche Janine Marc-Pezet. Sourire en coin. Après son départ du " Libertaire ", il a pourtant encore l'intention à la mi juillet 1948 de faire partie d'un journal titré " l'Anarchiste " qui serait l'expression du Fédéralisme Intégral. Début août 1948, il espérait d'ailleurs l'apport périodique d'un Breton ou d'un Camus. C'est dire si l'idéal le portait encore. Une citation du chanteur mentionnée en introduction du livre de Janine Marc-Pezet précise utilement les choses. " J'ai milité vers l'âge de 23-24 ans. C'est surtout la morale anarchiste qui était la plus proche de ce que je croyais, de ce que je pensais : un goût de la liberté, un refus de l'armée, de l'autoritarisme, un refus de la loi, le besoin pour l'homme de gérer ses affaires lui-même. C'était plus ça ! Mais je n'ai pas poussé très avant quand je me suis aperçu que ces idées me convenaient ; j'en suis resté là ! " Le lien avec le milieu ne se rompra pas tout à fait. Marc Wilmet nous rappelait d'ailleurs que Brassens soutenait discrètement le journal " C'est un fidèle. Il a une tendresse, même avec les cons comme ils les appelait affectueusement ", explique Marc-Pezet. Brassens un libre-penseur ? Et sa vilaine réputation de mysogyne ? " Brassens aimait bien s'amuser avec des clichés et égratiner ce qu'il aimait. Donc aussi les femmes. Il aimait jouer les machistes. " Les lettres abondent dans ce sens, elles qui parlent de " Grobidon " pour désigner la maigrichonne Jeanne, son hôtesse de l'Impasse Florimont. L'antiphrase, comme un voile de pudeur. " Quant aux chansons grivoises, c'est une forme de liberté, il a chanté les plaisirs. Il a entrouvert des portes. Ca démarche était poétique : il ne donnait pas de leçon. " Et cependant, le poète a été mis à l'index. " Brassens est un exemple de censure, c'était soit disant pour ses gros mots Mais en fait c'était pour ce qu'il véhiculait. Dans les tiroirs de Radio-France, j'ai retrouvé " Le gorille " qui dénonce la peine de mort. Mais aussi " Les bancs publics ", une chanson d'amour. On pourrait se demander pourquoi. " Première victime de l'absurdité des ciseaux de la bienséance ? Qu'en penses une dame des médias de la situation actuelle ? " Avec " Rose Bonbon ", je me suis beaucoup interroger sur la censure. Comme le monde s'emballe, peut-être faut-il faut prendre des précautions… Sans confondre pour autant le fond et la forme. " Fond et forme évoluent, gardiens de l'ordre moral aussi. Les flics ne viendront-ils pas eux-mêmes protéger Tonton Georges " à la sortie de ses concerts, lui qui leur tapait dessus dans ses chansons " ? Et si le paradoxe était plutôt du côté du chanteur… " Non, la vérité, c'est qu'il arrivait à voir l'homme sous l'uniforme. Ce qui l'intéressait, c'était l'individu. " Un homme libre, qui valait bien une exposition. " Mon pied de nez, à l'ORTF a été de pouvoir réaliser une expo avec fiches de ses chansons censurées. Genre : " La radio reconnaissante " ". Hertje |