" Tout le monde a une réserve libertaire "Dans ce café proche de la rue Amelot, Jean Préposiet, emporté par le flux de son enthousiasme, laisse tiédir sa bière. De la densité du discours de celui qui déclare une " certaine sympathie pour le mouvement anar, sans en être " émergent les axes de force de la pensée anarchiste. L'auteur de l'Histoire de l'anarchisme, parue chez Tallendier, précise d'ailleurs qu'il a " voulu faire plus qu'une histoire : une philospohie ". Ne considère-t-il pas, par exemple, que les philosophes cyniques de l'Antiquité ont pensé et vécu en libertaires ? Sans oublier certaines hérésies médiévales et la Renaissance. Il entamme d'un large mouvement du bras. " La force de l'anarchisme est de stimuler ". Un rôle éternel de mouche du coche ? " Je ne crois pas à l'avénement d'une société anarchiste mais l'anarchisme est extrêmement précieux car il est le témoin de la liberté. Il est une partie de l'humanité, de son patrimoine comme de sa pensée contemporaine. " Cette actualité, Jean Préposiet la déniche dans " l'anti-mondialisme et le mode d'organisation de ses structures. Là, certains font de l'anarchisme sans le savoir, comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir. " Une gorgée de bière et il délivre, les yeux pétillants, la clef de la vivacité des anarchistes : " C'est le seul mouvement qui ait tout misé sur le plaisir et le bonheur, la liberté. Aucun autre mouvement ou parti n'a misé sur le bonheur. Les autres ont toujours un côté répressif. " Pourquoi une société libertaire ne pourrait-elle pas voir le jour ? La réponse ne se fait pas attendre : " Chez l'anarchiste, il y a un lourd handicap : il est sincère. Alors que la politique, c'est le règne des combines, des compromis ". La voix de Jean Préposiet se fait plus grave. " Une autre faiblesse actuelle de l'anarchisme, c'est qu'il reste théorique quand le moteur est l'action. " Très bien, mais que faire face à la guerre qui s'ébauche avec l'Irak ? Sans doute " revisiter les anciens et réactualiser leurs points de vue. Parce qu'aujourd'hui, on fait la guerre sans la déclarer. Avec des professionnels. La gauche est impuissante : la conscription a été supprimée et il n'existe donc plus d'objecteurs de conscience. Le capitalisme a supprimé ce qui provoquait les oppositions, il a absorbé la critique. Dans un sens, l'Etat providence, c'est le pire ennemi des révolutionnaires, car la dialectique ne peut plus s'amorcer. Mais que faire ? On ne peut tout de même pas accepter la politique du pire. " La lutte s'annonce difficile. " Pourtant, le mouvement libertaire est le fer de lance des mouvements révolutionnaires. Il est le levain de la révolution " Une révolution qui contiendrait une contradiction interne : " Si l'anarchisme englobe toute la société, il devient du même coup totalitaire. " On devine la quête de Jean Préposiet. La liberté nue. Une liberté qui l'a amené a s'intéresser à Baruch de Spinoza, philosophe du XVIIe siècle. Pour Spinoza, la substance unique et infinie est Dieu, la Nature elle-même. Mais ce Dieu-Nature-Substance est immanent. Il n'est donc pas question de transcendance ni de création originelle du monde par un dieu " extérieur ", celui révélé et enseigné par l'Eglise. Tout individu serait une des expressions de la Substance et prolongerait donc pour lui-même la force débordante de la Nature créatrice. Il cherche à persévérer dans son être, à se réaliser toujours d'avantage, loin des normes imposées par les religions ou la politique. Ce germe d'un individualisme radical doit, cependant, être guidé par la véritable connaissance de soi, quasi psychanalitique, et le savoir philosophique comme connaissance de la Substance. La conscience d'appartenir au tout, qui en découle, offre la béatitude. Il s'agit d'un amour intellectuel de Dieu. " Spinoza est un philosophe de la liberté politique, en quête de salut ", estime Jean Préposiet. Cette quête ne rejoint-elle pas d'une certaine manière la recherche d'absolu des libertaires ? Dans un sourire, notre complice note qu'il y a " sans doute de la spiritualité dans l'anarchisme. Le christianisme reconnaît que ce qui compte c'est l'individu, qui a une âme achevée, parfaite. Et dans l'anarchisme, ce qui prime c'est aussi l'individu. C'est son côté spirituel : son admiration et le respect de cette unité, de cette entité achevée. " Et de conclure, à son tour philosophe : " Tout le monde a en lui une réserve libertaire, qui étouffe souvent par la contrainte sociale. Etre libertaire, c'est la faire fructifier. " Hertje |