Barricades ressuscitéesLes tombes du Père-Lachaise avalent le silence et la lumière d'automne. Jacques Tardi arpente les allées, parle du socialisme libertaire de la Commune de Paris. De ceux qui se sont battus pour elle et sont couchés ici : Jean-Baptiste Clément, le poète du " Temps des cerises " ; Jules Vallès, la plume du journal " Le Cri du peuple ". Dont le titre épousera le polar de Vautrin, somptueusement adapté par Tardi dans une trilogie en noir et blanc. Peu avant cette promenade, la planche 41 du second tome, " L'Espoir assassiné ", était entamée dans la pénombre au milieu des dicos et ouvrages d'Histoire dessinateur. " Le Père-Lachaise est un très bel endroit notamment dans toute une vieille partie, précisément du côté du mur des Fédérés -où 147 Communards furent fusillés. On voit les racines des arbres qui soulèvent les tombes couvertes de mousse ", détaille Jacques Tardi. " A cette beauté s'ajoute un aspect historique, puisque c'est ici que la Commune s'est terminée. Il y a eu des chasses à l'homme et les Versaillais tiraient, paraît-il, sur le cimetière… Ce n'est pas dans le roman de Vautrin, je vais le rajouter. " Cette toile de fond se déroulera en format large -dit italien- à traits amples et rivalisera avec le panorama des rues bouleversées. " Le plus intéressant, c'est la fin avec les scènes de combats de rues, les barricades. ", s'impatiente-t-il. Mais les luttes sociales d'alors, la reprise en main des ateliers, l'autogestion, l'abolition de la guillotine... ne le cèdent pas pour autant au plaisir graphique : " La Commune est d'une grande actualité. Le citoyen se rend bien compte qu'il est de plus en plus pénible, ambigu et voué à l'échec de confier ses intérêts à des hommes politiques quel que soit leur appartenance. ", martèle-t-il en tirant sur sa clope. L'évocation de l'écrasement de la Commune par la troupe lève en lui une colère sourde : " Il y aura 20.000 morts selon la Préfecture de Police. Durant une semaine, on va fusiller dans les marchés, dans les jardins publics, sur les quais de Seine. C'est un vrai massacre. On achève les blessés dans leur lit. Voilà une page d'histoire de merde de l'histoire de France, dont il faut quand même parler. " Mais au-delà de la tragédie sociale, c'est tout un travail contre l'amnésie que le dessinateur développe " Ce qui m'intéresse, c'est de mettre les pieds dans le plat. Je me rends compte que la Commune n'est pas enseignée à l'Ecole. On la passe vite. Alors que c'est honteux, c'est révoltant. " Dans " Un autre futur ", la revue de la Fédération anarcho-syndicaliste Communication, culture et spectacle de la CNT, Tardi précisait que l'adaptation d'un polar sur le thème de la révolte de Paris, est le " meilleur moyen de parler de la Commune, plutôt que d'en faire l'histoire en bande dessinée, ce qui va emmerder tout le monde ! Il existe suffisamment de travaux d'historiens sur le sujet. " Le réalisme le plus pointu reste de rigueur. Un travail impressionnant notamment a été réalisé sur l'argot, qui ranime ainsi tout un peuple oublié. Pour peu, on toucherait du doigt le Paris d'alors. " Dans la vraie vie, on ne parle pas correctement. Et puis, il y a une richesse incroyable dans l'argot. Deux Père-Lachaise désignent par exemple deux cafés " allongés ". J'ai connu un concierge, qui fréquentait un bistrot où j'allais. Ce type parlait entièrement en argot. Il y avait des moments où on était largué. On ne saisissait que le sens général de son truc mais c'était magnifique. " Et la quête du détail va parfois se nicher jusque dans la crosse et la gâchette d'un vieux chassepot, extirpé du fond du bureau. Mais pas de panique, pas de grande manœuvre : " On pourra toucher l'idéal libertaire en y travaillant quotidiennement, à un niveau personnel ou collectif sur le lieu de travail. Cela peut se faire très tranquillement, en se basant sur l'honnêteté et le respect des gens. Peut-être que je rêve. Mais j'y crois. " Hertje |