Pour terminer...

La non-violence me semble une méthode adéquate pour arriver à la révolution également car, tout d'abord, de par sa nature même, elle est une libération puisqu'elle permet de se libérer du cercle de la violence et de la violence en retour, et enfin la non-violence est déjà une révolution en soi puisqu'elle tranche de manière délibérée et radicale avec la société dans laquelle nous vivons, dont la violence constitue un des fondements.

Un militant a un jour déclaré que si on essaie de faire la révolution à long terme plutôt qu'à coup de force, c'est que l'on respecte les hommes. Il se demandait donc s'il n'y avait pas moyen de faire une révolution qui respecte les hommes. Je voulais terminer sur cette interrogation qui m'a décidé à oser présenter ces quelques réflexions. Mon but principal était de défendre l'idée qu'il est impossible qu'une révolution libertaire puisse accoucher de la violence. J'ai également essayé de montrer qu'une révolution non-violente était pleinement concevable, et donc, qu'il devrait être possible de réconcilier la fin avec les moyens.

Cela ne risque pas d'être facile, mais qui peut bien croire que la révolution anarchiste soit quelque chose de facile à réaliser ?

Xavier Bekaert


(1) Il est clair que ce n'est pas tellement parce que ses buts étaient complètement mauvais que la révolution russe de 1917 a engendré le totalitarisme, mais parce que ses acteurs étaient dépourvus d'éthique politique, considérant qu'une fin bonne justifiait les moyens les plus violents et répressifs. Ce qui a amené le Tchèque Jacques Rupnik a écrire que "la fin du communisme, c'est aussi la fin du mythe (...) de l'accouchement dans la violence d'une société nouvelle, de l'idée que pour progresser il faut détruire son adversaire".
(2) "La guerre révolutionnaire est le tombeau de la révolution" selon Simone Weil. Par le mécanisme fatal de la lutte violente moderne, elle doit ou succomber sous les coups de la contre-révolution, ou se transformer elle-même en contre-révolution car la guerre moderne exige, vu l'énormité des moyens destructeurs mis en œuvre, une telle étatisation et militarisation de la révolution défendue qu'elle en serait atteinte elle-même dans son cœur. Comme exemple, pendant la guerre d'Espagne, si la CNT a effectivement soutenu, avec le POUM, le choix de continuer la révolution sociale et était contre la militarisation des milices ; malgré tout, dès le mois de septembre 1936, sous prétexte "d'unité antifasciste", la CNT avait décidé de participer au Conseil de la Généralité qui n'était autre chose que le gouvernement catalan reconstitué. Ensuite, la CNT alla plus loin et participa au gouvernement central de Madrid : quatre anarcho-syndicalistes se retrouvèrent au conseil des ministres ! Des représentants de la CNT ont alors dû accepter des postes de chefs de corps d'armée, de chefs de la police, de directeurs de prison...
(3) Selon Barthélémy de Ligt, "la maxime que le but sanctifie les moyens ne peut être approuvée que dans ce seul sens : un but sacré exige des moyens sacrés. Le socialisme coïncidant complètement avec l'humanité (le sens de l'humain dans l'homme), ses moyens ne peuvent jamais entrer en contradiction avec elle, ni blesser cette humanité. C'est pourquoi la révolution doit apporter au genre humain la morale la plus supérieure, celle de la solidarité. Un véritable révolutionnaire ne peut jamais être ennemi envers ses ennemis ni criminel envers des criminels, et d'autant moins parce que les criminels sont en premier lieu des victimes de la société. La révolution exige non seulement le renoncement de toute violence vis-à-vis des peuples et des classes, mais aussi vis-à-vis des individus." (Pour vaincre sans violence, p.127).
(4) Certains anarchistes s'y sont d'ailleurs eux-mêmes trompés et en sont arrivés à nier toute forme d'organisation. Vers la fin du siècle dernier, Malatesta défendait l'organisation et la "société" contre les anti-organisateurs (à ne pas confondre avec les individualistes). Le phénomène provenait du fait que le mouvement anarchiste avait commencé comme réaction contre l'esprit d'autorité dominant ; "il était naturel, par conséquent, que nombre d'anarchistes soient hypnotisés par cette lutte contre l'autorité et que, croyant, à cause de l'influence de l'éducation autoritaire qu'ils avaient reçue, que l'autorité est l'âme même de l'organisation sociale, pour combattre celle-là, il fallait combattre et nier celle-ci". Ce qui est absurde puisque "Anarchie signifie société organisée sans autorité, entendant par autorité la faculté d'imposer la volonté propre (...) Selon nous, l'autorité non seulement n'est pas nécessaire à l'organisation sociale, mais, au lieu de lui en être bénéfique, elle vit d'elle comme un parasite (...) Nous le croyons ainsi et c'est pour cela que nous sommes anarchistes, car si nous croyions qu'il ne peut pas y avoir d'organisation sans autorité, nous serions autoritaires, car nous préférerions l'autorité qui obstrue et assombrit la vie à la désorganisation qui la rend impossible" (Luigi Fabbri, Malatesta, pp 313-314).
(5) Étienne de la Boétie (1530-1563), qui fut le premier à dénoncer la servitude volontaire des peuples et à en tirer l'idée qu'il était possible de résister à la misère et à l'oppression autrement que par la violence et le meurtre, allait même plus loin et défendait l'idée qu'il suffirait de cesser de soutenir le pouvoir pour qu'il s'effondre : "De tant d'indignités, que les bêtes mêmes ne les souffriraient point, vous pouvez vous en délivrer si vous essayez, non pas de vous en délivrer, mais seulement de le vouloir faire. Soyez résolus de ne servir plus et vous voilà libres, je ne veux pas que vous le poussiez, ou ébranliez : mais seulement ne le soutenez plus , et vous le verrez comme un grand colosse, à qui on a dérobé la base, de son poids, de soi-même, fondre en bas et se rompre." (Discours de la servitude volontaire, p. 139).
(6) Et aussi pour des raisons bassement économiques puisque, selon le rapport 1998 du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), les dépenses économiques mondiales représentent 780 milliards de dollars par an alors que seulement 13 milliards de dollars sont dépensés par an dans le monde pour satisfaire les besoins alimentaires et sanitaires de base et 6 milliards pour fournir une éducation à tous.
(7) Sur l'efficacité de la résistance non-violente, Basil Liddell cite le témoignage étonnant de généraux allemands après la seconde guerre mondiale : "Les formes violentes de résistance n'avaient pas été très efficaces ni gênantes pour eux, sauf dans des territoires vastes ou des zones montagneuses. (...) Leur témoignage montrait aussi l'efficacité de la résistance non-violente (...) Plus claire encore était leur incapacité à leur tenir tête. Ils étaient experts en violence et avaient été formés à s'occuper d'adversaires qui employaient cette méthode. (...) C'était un soulagement pour eux lorsque la résistance devenait violente et lorsque les formes non-violentes étaient mêlées à l'action de guérilla, rendant ainsi plus facile la combinaison d'actions draconiennes de répression contre les deux en même temps" (Civilian resistance as a national defence : Non violent resistance against agression, ouvrage collectif édité par A. Adam, p.205).

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