La fin et les moyens. Les différentes légitimations de la violence révolutionnaire

L'utilisation de la violence est-elle bien nécessaire pour faire aboutir la révolution libertaire ?

La violence ne serait-elle pas plutôt contraire à l'idée même de révolution ? Est-ce que la non-violence n'apporterait pas justement une solution au problème de la fin et des moyens ?

Pour moi, une révolution réellement libertaire ne peut aboutir par la violence et ceci pour les mêmes raisons que celles invoquées par les anarchistes lorsqu'ils critiquent l'utilisation de structures autoritaires pour faire aboutir la révolution. C'est le point de vue que j'expose dans la première partie où je tente de réfuter les différentes justifications de la violence par les révolutionnaires. Dans la deuxième partie, j'essaie de répondre à deux des objections couramment faites à l'égard de la non-violence, que ce soit comme moyen de résistance à l'oppression ou comme tactique révolutionnaire. Dans la troisième partie, je fais remarquer que le choix de la non-violence ne se base pas uniquement sur des principes éthiques mais également sur des considérations d'ordre très pratique, telles que les rapports de force en présence et l'efficacité de la non-violence sur un plan purement pragmatique. Je termine cette partie en montrant que la stratégie non-violente se base aussi sur une analyse de la nature réelle du pouvoir, et donc des moyens nécessaires pour, non seulement le renverser, mais aussi l'abolir.

La fin et les moyens. Les différentes légitimations de la violence révolutionnaire

Parmi les révolutionnaires les deux justifications les plus largement répandues de l'usage de la violence comme moyen d'action sont les suivantes :

  • La première pourrait se résumer en la fin justifie les moyens. Puisque la fin est juste, tous les moyens sont bons pour la faire aboutir, même si ceux-ci paraissent en contradiction avec le but poursuivi. Une guerre civile entre oppresseurs et opprimés est inévitable car les oppresseurs ne cesseront jamais leur domination s'il n'y sont pas contraints par la force. Pour faire triompher la révolution, il s'agit donc d'écraser les oppresseurs et de remplacer l'ancien système politique par celui décidé par les révolutionnaires, quitte au début à l'imposer par la force.
  • La deuxième forme de légitimation de l'usage de la violence est la légitime défense envers la répression. Comme la répression contre-révolutionnaire ne manquera hélas jamais de se faire sentir, la violence paraît inévitable. Elle ne serait donc plus un choix délibéré de la part de ceux qui mènent les luttes mais un simple moyen de défense contre la réaction, qui porterait alors la responsabilité morale de cette violence puisque c'est elle qui en est l'origine.
  • Avec l'échec et l'effondrement du communisme, la première justification de la violence révolutionnaire est presque totalement tombée en désuétude, heureusement. Tant de massacre ont été commis au cours de ce siècle au nom d'un monde meilleur sans que ce dernier n'arrive, qu'il ne reste plus grand monde pour soutenir qu'il suffira d'une bonne hécatombe de méchants oppresseurs que pour que l'âge d'or descende sur terre. Il est tout de même intéressant de la réfuter car cette idée subsiste encore chez certains, et de plus ce n'est pas inutile car cela amène à aborder le problème de la fin et des moyens, base même de l'inadéquation de toute légitimation de la violence révolutionnaire.

    " Plus il y a de violence, moins il y a de révolution "

    Cette phrase est de Barthélémy de Ligt, un grand pacifiste libertaire hollandais, qui a toujours lutté contre toutes les formes de guerres, horizontales (= entre les nations) ou verticales (= entre les classes). En effet, "pour qu'on puisse la considérer comme ayant réussi, il faut qu'une révolution soit l'accomplissement de quelque chose de nouveau. Mais la violence et les effets de la violence,la violence en retour, le soupçon et le ressentiment de la part des victimes, et la création chez ceux qui l'ont perpétré, d'une tendance à employer encore plus de violence, - sont des choses hélas, trop familières, trop désespérément non révolutionnaires. Une révolution violente ne peut rien accomplir, si ce n'est les résultats inévitables de la violence, lesquels sont vieux comme le monde. " (Aldous Huxley, La fin et les moyens, p.28).

    Toute révolution n'est que le produit des moyens employés pour la faire aboutir. Les révolutions recourant à la violence engendreront donc toujours d'autres violences, de la même manière que l'usage de l'État autoritaire pour aboutir à la libération de l'homme n'a jamais abouti qu'à perpétuer sa domination (1). De dire que " l'emploi des moyens de guerre (...) rend injuste la cause la plus juste, puisque ceux qui s'y laissent entraîner ne peuvent faire autrement que de descendre au même niveau de violence brutale que ceux qu'ils combattent (2). Même s'ils gagnaient, en fait, ils seraient condamnés fatalement à garantir les fruits de leur victoire par un système de défense violente toujours plus perfectionné, donc plus inhumain, et de s'embourber au point de n'en pouvoir sortir, dans le chemin de la destruction " (Barthélémy de Ligt, Pour vaincre sans violence, p.76).

    Aucune forme de libération ne pourra jamais provenir de la violence, elle est de par sa nature même opposée à la liberté. Elle détruit ceux qui en sont les victimes mais elle asservit aussi ceux qui en font usage car celui qui a fait usage de la violence pour triompher ne pourra jamais s'en débarrasser, il devra toujours frapper plus fort ceux qu'il veut dominer.

    La fin ne pourra jamais justifier les moyens car, au contraire, ce sont les moyens qui indiquent et révèlent toujours la fin (3). Dès lors, comment une révolution qui se voudrait libertaire pourrait-elle user d'un moyen tel que la violence, qui est par essence même domination ?

    La prétendue légitime défense

    On peut tenter d'examiner l'autre argument utilisé dans la pratique révolutionnaire pour justifier le recours à la violence : la légitime défense. Ce n'est pas du droit de chacun de se défendre lors d'une agression directe de sa personne dont il est question ici (la quasi totalité des non-violents reconnaissent d'ailleurs la légitimité de ce droit en cas d'extrême nécessité), mais de l'utilisation politique de ce droit pour légitimer l'utilisation de la violence en prétextant une simple résistance à l'oppression de l'État.

    La légitimation de la violence par l'appareil d'État constitue un des fondements de celui-ci. Le sociologue Max Weber définit même l'État comme "une communauté humaine qui, dans les limites d'un territoire déterminé, (...) revendique avec succès pour son propre compte le monopole de la violence physique légitime ". On pourrait d'ailleurs ajouter que l'État revendique la légitimité de toutes les formes de violence, dont la violence physique, mais y compris les violences morales telles que la privation de liberté ou les atteintes à la vie privée.

    En temps de paix, ce sont uniquement les membres de sa police et de son armée qui sont les bénéficiaires et les tenants de cette légitimation. En temps de guerre, cette légitimation de la violence physique peut s'étendre à l'ensemble des citoyens. L'assassinat devient alors légal : il s'agit de "défendre la Patrie". Pour l'État, il y a donc deux formes de violence : une violence illégitime et illégale, celle des citoyens (en temps de paix), et une violence légitime et légale, la sienne, c'est-à-dire celle de ses représentants. C'est sur cette contradiction ignoble de l'État que se basent la plupart des révolutionnaires violents pour se légitimer. Leur violence ne serait qu'une réaction, un moyen de légitime défense vis-à-vis de celle de l'État. En se fondant sur la violence légale de l'État (considérée comme illégitime cette fois), pour justifier leur propre violence (dès lors devenue légitime à leurs yeux), comment ne se sont-ils pas rendu compte que par là ils ne faisaient que fonder leur propre contradiction, image inversée de celle de leurs ennemis oppresseurs.

    Les révolutionnaires ne passent-ils pas un peu vite de la "légitime défense" à la "légitime violence" ? Toute violence reste toujours une violation de l'individu. Toute violence est domination, oppression d'un homme par un autre.

    Et puis, en supposant que l'on ait recours à la violence uniquement comme moyen de défense à la répression, étant donné que cette dernière se fera immanquablement sentir tôt ou tard, on est donc amené à considérer la violence comme inévitable. Toute révolution devrait donc nécessairement être fondée, même partiellement, sur la violence. La deuxième justification révolutionnaire de l'usage de la violence comme "moyen de défense" revient donc à soutenir une thèse semblable à la première mais sous une forme atténuée, car le recours à la violence n'y est plus un choix délibéré mais une simple riposte à celle de l'oppresseur, qui en porterait donc toute la responsabilité morale. C'est à mon avis se débarrasser un peu trop facilement de toute forme de responsabilité et de plus, cela élimine de façon fort expéditive la possibilité d'une révolution non-violente (c'est à cette dernière que je m'attache dans la troisième partie).

    Réponses à quelques critiques

    Je réponds ici à deux des critiques les plus couramment faites à l'égard de la non-violence, elles reposent principalement sur des malentendus quant à la signification réelle de la non-violence. Les autres critiques rencontrées fréquemment, comme le manque de réalisme ou l'inefficacité de la tactique non-violente, sont traitées dans la troisième partie.

      1. Si l'on accepte ce qui a été dit dans la première partie toute possibilité de révolution serait-elle condamnée, puisque les révoltés seront inévitablement amenés à renier dans la pratique l'idéal pour lequel ils combattent en recourant à la violence ? Ne reste-t-il donc qu'à se résigner, à accepter passivement que les oppresseurs massacrent les opprimés après chaque révolte ? Voilà ce que nous proposent les partisans de la non-violence ?

      Certainement pas. Il faut savoir que la non-violence n'est ni la passivité, ni la résignation. La non-violence est indissociable de la résistance. Elle possède une double signification, chacune d'entre elle étant indissociable de l'autre : refus de la violence d'une part, méthode pour agir contre la violence d'autre part. La non-violence ne se limite pas à ne pas user de la violence, elle consiste réellement à combattre la violence, mais sans recourir à elle. Ce malentendu sur la signification réelle de la non-violence provient probablement du choix d'un terme négateur pour le désigner qui fait oublier que le concept de non-violence ne se définit pas exclusivement de manière négative (sans violence). Cette remarque vaut également pour le mot anarchie (an-arkhia = sans arkhê, sans commandement), défini par une négation, qui fait oublier que le projet anarchiste ne se limite pas à la suppression de l'État (et de toute structure autoritaire) mais s'accompagne de son remplacement par une société organisée sans autorité, sans domination (4). Sans cette double signification, l'anarchisme serait stérile, voire malsain, car purement nihiliste et destructeur, alors que l'anarchisme consiste avant tout en la construction d'alternatives (libertaires) à la société autoritaire.

      Pour en revenir à la non-violence et bien préciser qu'elle n'est certainement pas passive mais est au contraire un combat, il est bon de souligner que la désobéissance civile, la non-collaboration, la grève, y sont en fait des agressions. Le point d'appui de la non-violence est la conscience morale de l'agresseur ou du moins du public qui l'environne. La non-violence exerce des sévices mais ils sont d'ordre moral, la non-violence est une arme, mais la seule arme humaniste qui soit, parce qu'elle rend plus humains à la fois ceux qui la manient et ceux qui en subissent le choc.

      2. Avec leurs grands principes moraux, les non-violents osent condamner ceux qui ont pris les armes pour se défendre de l'oppression, ils ignorent complètement qu'il n'y a parfois pas d'autre choix que la violence et ils ne savent pas reconnaître la différence de nature qu'il y a entre la violence de celui qui opprime et celle de celui qui veut se libérer de l'oppression.

      Pas du tout, être partisan de la non-violence ne revient pas à condamner ceux qui n'ont trouvé que les armes pour tenter de se libérer. Il n'est pas question de mettre dos à dos oppresseurs et opprimés, ni d'ériger la non-violence en absolu. La non-violence n'est pas une forme de puritanisme moral qui jetterait l'anathème sur toute personne usant de la violence, dans quelque circonstance que ce soit. Par exemple, pour Gandhi, alors que toute violence était "mauvaise et devait être condamnée dans l'abstrait ", il était important de distinguer ses formes variées et le contexte de ses apparitions. La violence défensive était moralement supérieure à celle offensive, la violence spontanée était supérieure à la violence préméditée, la violence de groupes longtemps ignorés manquant de la capacité d'action concertée était plus "compréhensible" que celle de ceux disposant de l'opportunité de participer à la vie politique et de développer une force organisationnelle ; la non-violence était infiniment supérieure à la violence, mais cette dernière était infiniment supérieure à la lâcheté. Il disait aussi que la violence avait au moins certains effets dissuasifs et était capable de réduire la fréquence de la violence, alors que les lâches nourrissaient seulement l'appétit des brutes.

      La non-violence plaide en faveur d'alternatives au recours à la violence, il existe d'autres moyens de résistance que la violence, et ceux-ci sont même souvent très efficaces. Dans la troisième partie, je présente quelques arguments en faveur de cette efficacité sur un plan purement pragmatique. À ce propos, il est bon de remarquer que si la non-violence a prouvé son efficacité comme moyen de résistance à la répression, même sous des régimes dictatoriaux, le cas de l'extermination oblige à une réflexion sur les limites de l'action non-violente. En effet, "réprimer une population ce n'est pas vouloir l'anéantir. La répression a généralement pour but de rendre plus facile l'exploitation d'un groupe ou d'une société, au pire sa mise en esclavage, jamais son extermination. Si l'action non-violente peut, face à la répression, disposer d'une marge de manœuvre, c'est parce que celui qui réprime conserve l'intention d'utiliser celui qui est réprimé. L'extermination est un processus d'une toute autre nature, répondant à des considérations idéologiques et non économiques : on ne peut exploiter ce qu'on détruit " (C. Mellon et J. Semelin, La non-violence, p.94). Cette remarque montre bien qu'il ne s'agit pas de considérer la non-violence comme un absolu mais comme une alternative à la violence et tout ce qui en découle.

    La révolution non-violente. La non-violence comme résistance

    Tout d'abord, pour répliquer à ceux qui accusent les partisans de la non-violence de manquer de réalisme et de n'être que de tendres idéalistes perdus dans de grands principes éthiques, il me semble que lorsque l'on considère le gigantisme des forces répressives et des divers moyens de contrôle dont disposent actuellement les États ainsi que les autres structures autoritaires, c'est plutôt le choix de la violence et de la lutte armée qui paraît manquer de réalisme en ignorant complètement le rapport de force entre oppresseurs et opprimés.

    Quelles sont les limites de l'action non-violente ? Beaucoup ne croient possible une résistance sans armes que si l'adversaire fait preuve d'une certaine retenue, comme dans un régime démocratique qui (en principe) régule sa propre violence. Pourtant, divers cas de résistance sans armes, tant dans l'Europe nazie puis communiste que dans plusieurs dictatures militaires du Tiers Monde, montrent que ce type de lutte peut se développer et remporter quelques succès, même contre des régimes très répressifs. Examinons la raison principale de ces réussites.

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