Le principe d'autorité : facteur interne de la servitude volontaire

Du fait de l'intériorisation sociale millénaire du principe d'autorité, le danger existe qu'il renaisse de ses cendres, c'est pourquoi le principe d'autorité s'agitant au sein de notre propre nature humaine constitue peut-être l'ennemi principal de l'anarchisme. L'exemple le plus tragique de cette intériorisation est certainement constitué des dérives totalitaires de type fasciste (34) qu'ont connu vers la même époque divers pays d'Europe occidentale, ainsi que la Russie. Elles trouvent leur source dans la psychologie des masses humaines subissant depuis de millénaires l'oppression du système autoritaire patriarcal, qui poussent les hommes dans certaines périodes de crise à préférer l'oppression et l'esclavage à un climat (même chimérique) de désordre et d'insécurité. Une pure analyse socio-économique, telle l'analyse marxiste conventionnelle, ne suffit pas examiner en profondeur l'horreur fasciste car elle élimine arbitrairement toute la dimension fondamentalement irrationnelle de la nature humaine. Affirmer cela ne revient pas à nier que les régimes fascistes d'extrême-droite européens ont été la réaction préventive extrêmement violente du système capitaliste contre le danger que constituaient les aspirations sociales du puissant mouvement ouvrier.

L'émergence du fascisme s'explique en effet notamment par divers facteurs socio-économiques (le spectre de la révolution russe de 1917 dans le cas de Mussolini, la crise mondiale du capitalisme de 1929 pour Hitler, etc) mais tout ceci n'explique pas l'apparition du fascisme (35) et encore moins sa possibilité même.

Par contre, on peut affirmer que si le fascisme a pu naître, croître, et vaincre (et simplement exister), c'est parce qu'il exprime la structure autoritaire irrationnelle de l'homme nivelé dans la foule. Un fait psychologique remarquable est que le fascisme n'est pas, comme on a tendance à le croire, un mouvement purement réactionnaire, mais il se présente comme un amalgame d'émotions révolutionnaires et de concepts sociaux réactionnaires (36), ce qui explique son succès au sein des masses, y compris la classe ouvrière.

Définir le fascisme comme " le bras armé du Grand Capital " ne recouvre que la partie visible du fascisme, extérieure à la nature humaine, elle n'explique pas le succès de sa propagande.
L'efficacité de la propagande politique ne se rattache en effet pas directement à des processus économiques mais à des structures psychologiques humaines.

Les idéologies socialistes sont nées et se sont structurée autour d'un espace historique de deux siècles, correspondant à l'épanouissement du machinisme, de la société industrielle et du système capitaliste. " Le fascisme a trouvé sa force dans la structure psychologique irrationnelle de l'homme, dans ses pulsions mystiques et sa soif d'autorité ", dans la nature humaine contemporaine, fruit de 4000 à 6000 ans (selon le psychologue Wilheim Reich) de société patriarcale autoritaire. " N'oublions pas que tout ordre social produit dans la masse de ses membres les structures dont il a besoin pour parvenir à ses fins " (37). Sans ces structures psychologiques la guerre ou le fascisme seraient impossibles.

" Tout pouvoir, même installé par la force et maintenu par la contrainte, ne peut dominer une société durablement sans la collaboration, active ou résignée, d'une partie notable de la population. C'est dans l'esprit de l'opprimé que tout pouvoir trouve d'abord sa force, plus que dans celle des armes. Rien ne paraît plus surprenant [...] que de voir la facilité avec laquelle le grand nombre est gouverné par le petit, et l'humble soumission avec laquelle les hommes sacrifient leurs sentiments et leurs penchants à ceux de leurs chefs ".

Au dix-huitième siècle, David Hume nous posait déjà la question de savoir quelle était la cause de cette situation paradoxale, et répondait : " Ce n'est pas la force ; les sujets sont toujours les plus forts. Ce ne peut donc être que l'opinion. C'est sur l'opinion que tout gouvernement est fondé, le plus despotique et le plus militaire aussi bien que le plus populaire et le plus libre " (38).

L'intériorisation sociale du principe d'autorité depuis des millénaires est donc peut-être l'ennemi premier de l'anarchisme, car de cette intériorisation découlent l'inertie sociale et la servitude volontaire sur lesquels reposent tout pouvoir et toute oppression. Jusqu'à présent, comme l'a fait remarquer un compagnon surréaliste, les anarchistes n'ont pas toujours cerné la puissance purement vitale, fondamentale, à laquelle ils s'attaquaient. " Dans leur pureté, ils se sont voilés la face devant cette réalité et ils se sont rassurés en désignant l'ennemi sous une forme plus humaine, plus vulnérable et plus facile à montrer du doigt : la Bourgeoisie, l'Église, le Capital. Mais en réalité, le bourgeois, le curé, le financier, le milicien, le chef de cellule, le général, le policier ne possèdent pas la puissance. Ils en sont les pantins. Et la puissance trouvera toujours ses pantins. Débusquer cette puissance qui est partout, qui est en nous, est le devoir fondamental qui nous incombe " (39).

La face pessimiste de la vision universelle et contextuelle de la nature humaine des anarchistes nous rappelle que le principe d'autorité, avant toute chose, est en chacun de nous (et dans une certaine mesure, il s'y trouve peut-être à jamais). C'est donc autant contre la domination du monde extérieur sur nous qu'il nous faut lutter que contre ces instincts qui sont en nous et qui nous poussent à succomber aux pulsions de domination ou au confort rassurant de la soumission, à notre désir de pouvoir ou à notre peur de la liberté.

Ceci n'est néanmoins pas une exhortation à un repli sur soi, mais une invitation à un retour sur soi. Pourquoi rendre la quête libertaire individuelle exclusive, alors qu'elle est complémentaire. Il ne faut surtout pas tomber dans l'opposition combien regrettable entre anarchisme individualiste et anarchisme social. Le versant contextuel de l'anarchisme nous rappelle avec force que libération individuelle et collective sont intrinsèquement liées l'une à l'autre, comme le rappelle avec bon sens ce cher Malatesta : " Entre l'homme et le mileu social, il y a une action réciproque. Les hommes font la société telle qu'elle est, et la société fait les hommes tels qu'ils sont, d'où une espèce de cercle vicieux. Pour transformer la société, il faut transformer les hommes ; et pour transformer les hommes, il faut transformer la société " (40).

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