Fin de l'Histoire et mot de la fin

En guise de conclusion, on peut noter que l'Histoire a justifié l'évaluation anarchiste de la nature humaine en plus d'une occasion. " Les anarchistes aiment à penser que l'histoire de l'Union Soviétique a justifié leurs inquiétudes à propos de l'établissement d'une dictature du prolétariat. Placer le pouvoir dans une élite révolutionnaire ou un parti avant-gardiste attesta le principe de commensurabilité entre moyens et fins (autoritaires contre libertaires), mais confirma aussi leurs suspicions que le pouvoir est une drogue à accoutumance qui, si elle n'est pas stoppée, mettra en péril le fonctionnement convenable de n'importe quelle société " (41).

Sans diabolisation ni angélisme, la conception anarchiste de la nature humaine nous offre un futur ouvert à de nombreux possibles ; sans fatalisme, l'homme et son histoire seront ce que nous en ferons.

Pour les anarchistes, il n'y a pas de fin à l'Histoire ou de stade ultime de la société (y compris une hypothétique Anarchie). Ils savent que ni âge d'or du Socialisme, ni Royaume de Dieu n'attendent le long du sentier sinueux tracé par l'humanité hésitante.

Néanmoins, l'Utopie, ce flambeau de l'impossible, est leur guide, indispensable à la réalisation d'un autre futur. L'Utopie n'est certainement pas pour eux un achèvement ultime, mais au contraire ce qui leur reste toujours à construire, à vivre et à réinventer...

Le mot de la fin reviendra au poète Oscar Wilde, exilé de l'île d'Utopie : " Une carte du monde qui ne comprendrait pas l'Utopie ne serait même pas digne d'être regardée car elle laisserait de côté le seul pays où l'Humanité vient toujours accoster. Et après y avoir accosté, l'Humanité regarde autour d'elle et, ayant aperçu un pays meilleur, reprend la mer " (42).

Xavier Bekaert

(1) Le diplomate florentin Nicolas Machiavel (1469-1527) est le premier a avoir élaboré une théorie de l'État moderne, distinct de l'Empire ou de la Cité. Son analyse sert de base, ne serait-ce que de manière indirecte, à tous ceux qui veulent légitimer le pouvoir d'État, et la domination qu'il exerce sur la société, que le régime étatique soit dictatorial ou parlementaire.
(2) Maurice Jolly, Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu, 1865, Ier Dialogue.
(3) Quiconque compare le présent et le passé, voit que toutes les cités, tous les peuples, ont toujours été et sont encore animés des mêmes désirs, des mêmes passions (N. Machiavel, Discours, I, chap.29).
(4) N. Machiavel, Discours, I, chap.3.
(5) M. Jolly, Ibid.
(6) On peut donc affirmer que la réprobation qui a frappé le Traité du Prince de Machiavel est d'une hypocrisie coupable. En effet, est-ce que la politique, c'est-à-dire l'exercice du pouvoir et les luttes pour son accès, a rien à démêler avec la morale ? A-t-on jamais vu un seul État se conduire d'après les principes de la morale privée ? Le seul crime de Machiavel est d'avoir dit avec honnêteté, ce qu'il considérait non pas comme une vérité morale mais comme une vérité politique. En réalité, le mythe du machiavélisme porte avec soi une mise en accusation de la politique (Claude Le Fort, Le travail et l'oeuvre de Machiavel, Gallimard, 1986, p.77). C'est ce qui explique son extraordinaire longévité, car le machiavélisme a le même âge que la domination d'État.
(7) Pierre Kropotkine, La morale anarchiste, Éd. du groupe Fresnes-Antony, coll. Volonté Anarchiste, 1989.
(8) Errico Malatesta, Umanità Nova, 16 septembre 1922.
(9) E. Malatesta, Umanità Nova, 16 septembre 1922.
(10) Rudolf Rocker, De la doctrine à l'action. L'anarcho-syndicalisme des origines à nos jours, Atelier de Création Libertaire, 1995, p.30.
(11) E. Malatesta, Umanità Nova, 2 septembre 1920.
(12) Paul Goodman, Liberté et autonomie, dans La Critique Sociale, Atelier de Création Libertaire, 1997, p.48.
(13) Ernestan, Pages choisies, La Ruche Ouvrière, 1966, p.79.
(14) E. Malatesta, Umanità Nova, 24 septembre 1920.
(15) Léon Tolstoï, Les rayons de l'aube, Stock, Paris, 1901, p.387.
(16) Le titre de ce texte ainsi que la présentation qui est faite ici de la conception anarchiste de la nature humaine se basent essentiellement sur les idées exprimées dans sa thèse de doctorat Demanding the impossible ? Human nature and politics in nineteenth century social anarchism, Cassell, 1997 et dans son article Anarchism, Human Nature and History que l'on peut trouver dans l'ouvrage collectif Twenty first Century Anarchism, Unorthodox ideas for a new millenium, J. Perkins & J. Bowen, 1997.
(17) D. Morland, Anarchism, Human Nature and History, Ibid., p.16.
(18) E. Malatesta, Umanità Nova, 24 septembre 1920.
(19) E. Malatesta, Umanità Nova, 16 septembre 1922.
(20) Cité dans l'introduction du livre de Peter Swinger, A Darwinian left, Darwinism today, Weidenfeld and Nicholson, London, 1999.
(21) Jean Bricmont, Marx ? Plutôt Russel et Bakounine ! , cahiers marxistes juin-juillet 1999, n°212, p.11-38.
(22) D. Morland, Demanding the impossible ? , p.7.
(23) Ceci est probablement du au fait que Morland a concentré son étude sur les anarchistes du dix-neuvième siècle, alors que le rejet explicite des travers " idéologiques " de l'anarchisme classique semble s'être progressivement élaboré après mai 68.
(24) Si ceci est vrai pour l'anarchisme " moderne ", il faut reconnaître que, historiquement " l'Anarchie ", " la Révolution ", et " la Sociale " ont pu posséder une valeur religieuse (de type millénariste, c'est-à-dire une foi en l'arrivée d'un monde harmonieux qui serait à l'image de l'âge d'or des origines) incontestable au sein du mouvement ouvrier révolutionnaire, anarchiste en particulier.
(25) R. Rocker, Ibid., pp.19?20.
(26) P. Goodman, Notes d'un conservateur néolithique, Ibid. , p.132.
(27) O. Wilde, Aphorismes, Mille et une nuits, 1995, p.8.
(28) Notons qu'un certain nombre d'anarchistes contemporains ne croient même pas à la possibilité d'un ordre social " juste ". Par exemple, Paul Goodman considère que l'usage actuel du mot révolution, avec ses connotations habituelles, est contre-révolutionnaire. Il est trop politique. Il semble assurer qu'il pourrait exister une bonne société, une bonne Res Publica, alors que, selon moi, le mieux que l'on puisse espérer, c'est une société acceptable qui ne gêne pas les vraies activités de la vie (Anarchisme et révolution, Ibid., p.65).
(29) O. Wilde, Ibid. , p.42.
(30) René Furth, La liberté rien dans les poches, dans Réfractions n°5, printemps 2000.
(31) Du nom de Laia Odo, fondatrice et théoricienne du mouvement, qui est l'héroïne de La veille de la Révolution (publiée dans Le Livre d'Or d'Ursula Kroeber Le Guin, Presses Pocket, Éd. Robert Laffont, 1978), superbe nouvelle sur la vieillesse, la mort et l'amour.
(32) Ursula Le Guin, Les dépossédés, Presses Pocket, Éd. Robert Laffont, 1974, pp.154-156.
(33) Le Guin s'est elle-même défendue d'une telle interprétation plusieurs fois. On lui avait par exemple demandé si son roman pouvait être interprété comme l'affirmation qu'une société anarchiste devient, avec le temps, encore plus oppressive qu'une société capitaliste. Sa réponse est catégorique : " Non ! Si j'avais voulu dire quelque chose de précis, ce serait que les êtres humains ne sont que des êtres humains, et qu'avec le temps nous somme en mesure de tout détruire. Vous ne pouvez pas laisser l'État dépérir ; et puis vous asseoir et proclamer : " Eh bien, c'est fini " " (cf. interview publiée dans Agora n°2, Toulouse, été 1980 ; compte-rendu du premier symposium international sur l'anarchisme).
(34) Le fascisme est compris ici au sens de mouvement de masse d'idéologie totalitaire reposant sur une forme exacerbée du mysticisme religieux basée sur le principe d'autorité. Cette définition recouvre les mouvements fascistes d'extrême droite mussolinien et hitlérien, aussi bien que le fascisme rouge stalinien. Les régimes fascistes, par leur totalitarisme idéologique et leur mystique de l'autorité, sont à distinguer de ce qu'ils convient plutôt d'appeler des régimes autoritaires tel que le régime des colonels en Grèce, ou de Pinochet au Chili.
(35) Après tout, pourquoi y a-t-il eu victoire du fascisme et non révolution sociale ? alors que, selon l'analyse marxiste, étaient rassemblées toutes les conditions historiques nécessaires à cela (l'Allemagne des années 30 était un pays industriellement avancé avec un des mouvements ouvriers organisés le plus puissant d'Europe).
(36) W. Reich, La psychologie de masse du fascisme, Petite Bibliothèque Payot, 1998, p.12.
(37) Ibidem, p.44.
(38) D. Hume, Essais moraux et politiques, 1748.
(39) Claude-Lucien Cauët, L'impensable objet du désir, dans Le pied de grue, Surréalisme et anarchisme, Atelier de Création Libertaire, coll. Le Miroir noir, 1994, p.27.
(40) E. Malatesta, Il programmo Anarchico, 1920.
(41) D. Morland, Anarchism, Human Nature and History, Ibid., p.17.
(42) Oscar Wilde, Ibid., p.19.

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