L'Anarchie, une utopie ambigüe ?

L'idée que la conception anarchiste de la nature humaine est incompatible avec l'idée d'une société harmonieuse parfaite et ultime est très importante et n'est pas toujours soulignée avec assez d'insistance, ce qui fut parfois source de confusion dans le mouvement libertaire lui-même, au point que l'Anarchie court toujours le risque éventuel de remplacer l'État dans son rôle de principe indépassable. Pour illustrer cette idée, le roman de science-fiction Les dépossédés de la féministe américaine Ursula Le Guin est tout à fait admirable.

Ce roman met en scène deux sociétés vivant sur des planètes séparées, Urras et Anarres, dans un lointain système solaire. La société sur Urras possède un système capitaliste patriarcal très prospère économiquement (comparable aux USA actuels, avec le racisme en moins). Celle résidant sur la lune Anarres c'est une société anarcho-communiste (grandement inspirée des idées de Kropotkine et de Goodman) issue de l'exode du mouvement anarcho-syndicaliste de l'autre planète Urras. Ces deux sociétés ont rompu tout contact sauf pour un convoi de marchandise de temps en temps.

Le fonctionnement de la société communiste libertaire est décrit de manière élaborée et crédible car imparfait. Ce n'est pas le lieu pour en faire une description détaillée, disons seulement qu'un des points examinés par Ursula Le Guin est que malgré l'absence formelle de coercition ou d'autorité, des formes de pouvoir et d'autorité sont réapparues sur Anarres, contre toute volonté délibérée des habitants, sans même que la majorité d'entre eux ne s'en rendent compte ou ne veuillent l'admettre.

Leur société repose sur le postulat, qu'on trouve dans les utopies anarchistes, que la contrainte pourra être remplacée par la pression intériorisée de la conscience sociale. Son inflation, avec les effets de paralysie et de pouvoir qu'elle entraîne est une des lignes de force du roman (30). L'obéissance aux lois sous la contrainte d'un système répressif étatique, a été remplacée sur Anarres par la peur d'être non-conforme, d'égotiser comme disent les Odoniens (31), les habitants d'Anarres. Leur isolement volontaire est également responsable de sa sclérose ; en se fermant au Vieux Monde, en se repliant sur ses propres principes sans les remettre jamais plus en question, elle s'est interdit la possibilité d'évoluer. Mais plutôt qu'une longue dissertation, voilà deux extraits qui parlent d'eux-mêmes (c'est un contestataire qui a la parole) : " Nous n'avons pas de gouvernement, pas de lois, d'accord. Mais il me semble que les idées n'ont jamais été contrôlées par les lois ou les gouvernements, même sur Urras. Si elles l'avaient été, comment Odo aurait-elle développé les siennes ? Comment l'Odonisme serait-il devenu un mouvement mondial ? Les hiérarchistes ont essayé de l'écraser par la force, et ont échoué. On ne peut pas briser les idées en les réprimant. On ne peut les briser qu'en les ignorant. En refusant de penser, refusant de changer. Et c'est précisément ce que fait notre société ! [...] C'est partout sur Anarres [...] partout où une fonction demande des connaissances techniques et une institution stable. Mais cette stabilité stable ouvre la porte au désir d'autoritarisme. Durant les premières années du Peuplement, nous étions conscients de cela, nous y faisions attention. À cette époque, on faisait une distinction très nette entre administrer les choses et gouverner les gens. Et ils l'ont si bien faite que nous avons oublié que l'envie de dominer est aussi centrale dans les êtres humains que le désir de l'aide mutuelle, qu'il faut l'entretenir dans chaque individu, dans chaque nouvelle génération " (32).

Le roman " Les dépossédés " dans lequel certains pourraient voir une critique du communisme libertaire en particulier ou de l'idéologie anarchiste en général (33), semble plutôt devoir être interprété comme un plaidoyer pour la révolution permanente. Même dans une société sans État ni propriété, sans casernes ni prisons, sans patrons ni salariat, certaines formes d'Autorité risquent évidemment de (ré)apparaître, de resurgir insidueusement de notre propre nature humaine. Dès lors, on peut affirmer que même une société libertaire aura toujours besoin de ses anarchistes pour remettre en cause et secouer l'ordre établi.

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