Jumelle pas naturelle

Conséquence de la reproduction par injection du noyau d'une cellule dans un ovocyte préalablement dénoyauté, « Ève », si elle existe, possède le même ADN, les mêmes informations génétiques, que la première porteuse de la cellule. Comme sa « prédécesseuse » a cédé à la fois une cellule et un ovule afin de la créer, « Ève » en est la jumelle parfaite. Son double génétique, mais non pas mental. ça suffit malgré tout à indigner.

« Ève » n'est pas la jumelle de sa sœur. Ce n'est pas le hasard de la nature, la loterie génétique, qui en a décidé. Elle est la jumelle de sa « mère » parce que celle-ci l'a voulu. On imagine assez le choc psychologique que cela produira chez l'enfant. Mais l'abolition des générations est loin d'être le seul argument opposé à la duplication volontaire.

La reproduction sexuée entraîne des « alliances entre les groupes, toute une série de relations sociales constitutives de nos systèmes de parenté, économiques, symboliques… » Édouard Delruelle, philosophe à l'université de Liège estime par conséquent que le clonage « court-circuiterait tous les processus… 1 ». La solidarité humaine serait donc définitivement rompue.
Les problèmes physiologiques ne sont pas négligeables : Jacques Montagut, médecin biologiste français, épingle le fait que, lorsqu'ils parviennent à terme, les fœtus présentent des signes d'obésité et de vieillissement précoce 2.

Plus fondamentalement, que ces problèmes soient résolubles ou non, le clonage reproductif dénie à l'enfant le droit d'avoir une identité génétique propre. Son unicité physique est brisée, gommée. Son intelligence reste unique, c'est vrai. Mais un humain est à la fois un corps et une réflexion. «La personnalité d'un homme n'est pas réductible à ses gènes, modelée qu'elle est par les acquisitions de son vécu. Pour autant, elle ne saurait non plus être indépendante. Je suis ce que je suis, vous êtes ce que vous êtes, parce que nous habitons, vous et moi, notre corps. En réalité, corps et esprit évoluent en des sphères irréductibles l'une à l'autre mais inséparables », rappelait Axel Kahn, généticien français 3. Avec la destruction de l'unicité physique d'un humain, c'est un pan entier de son unicité totale qui s'effondre. Et c'est un de ses semblables, imbu de narcissisme, qui a consciemment bafoué son dr oit.

La volonté de contempler son reflet vivant n'est, de plus, rien d'autre qu'une xénophobie exacerbée, le refus de tout mélange de gènes. Cette volonté est aussi la résurrection de l'eugénisme, du déterminisme, du fascisme, lorsqu'on copie l'ADN de ceux jugés les plus performants ou les plus conformes à une idéologie. Le clonage reproductif éclaterait ainsi « l'humanité en une multiplicité d'"espèces techniques" ou "techno-symboliques", probablement très inégales eu égard à leur capacité de survivre et d'évoluer », pour emprunter des mots du philosophe belge Gilbert Hottois 4. Et, sans doute, avec Hans Jonas, philosophe juif qui a fui le nazisme, faut-il envisager « la plus noire des conséquences de chacun de nos actes », afin de ne pas ouvrir la porte aux moindres dérives ou dérapages.

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